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Georges Truc : Un terroir à lui tout seul...

Il y a ceux qui font du vin, d’autres qui en parle et puis, moins nombreux, ceux qui les révèlent. Georges Truc est Oenogéologue. Une vie entière dévouée aux terroirs, à comprendre l’aspect matériel et immatériel de ce qui se trouve sous nos pieds. Même si on m’avait prévenu : « Tu verras, il est passionnant », je ne me doutais pas que ce soit au-delà… Voici la rencontre avec, certainement, l’un des personnages les plus importants des vins de la Vallée-du-Rhône.


Ambiance

Domaine Beaurenard - Châteauneuf-du-Pape

Dans le Chai du Domaine de Beaurenard, à Châteauneuf-du-Pape, deux chaises au milieu des foudres et des barriques.

Le millésime 2022 cherche sa place. La mienne est en face de Georges. Ses deux mains entre les genoux, épaules rentrées, cet ancien professeur d’université a des allures de bon élève. Il attend le signal. Je gratte des notes sur mon cahier, pour mieux prendre mon élan et c’est parti… En instant, une musique s’installe, celle de sa voix, lente et rythmée. Les mots sortent avec élégance, les mots d’un être raffiné, sensible, voire sensoriel… En face, je deviens spectateur. Pourvu qu’il n’y ait jamais d’entracte…


Ça a commencé comme ça...

Georges Truc

Georges est né dans une cave à Visan, une cave à vin, j’entends… Fils et petit fils de "vinificateur à façon", il vivait au rythme des cuveries, avec ses odeurs, celles de la fermentation qui traversaient le mur de sa chambre. Enfant, il avait pour mission d’ausculter les bruits, les glouglous. La nuit, si ces derniers étaient trop forts, il réveillait son père pour qu’il aille soutirer un peu… Il se souvient de tout, Georges, de tous les bruits, ceux des machines, des discussions entre son père et ses employés. Il se souvient même des jurons : « Le bon dieu en a pris sa part ». Ils ne les quitteront plus… « Mon âme et mon esprit étaient perméables à tout cela, c’était une imprégnation… Je languissais les premiers moments où les premiers raisins allaient être foulés… C’était une impatience de type émotionnel et… spirituel » Pour lui, chaque vendange était un alléluia. On y reviendra…


Le père, l’instit et le saint esprit

À l’école, « le petit Georges » ne jouait pas au foot. Son instituteur préférait emmener ses élèves sur des « gisements fossilifères du tertiaire ». En gros, ils faisaient la chasse aux coquillages millénaires et aux dents de requins. Ce sera son initiation à l’histoire de la terre, un premier contact charnel qui ouvrira la voie à quarante années, d’une carrière de géologue. 40 ans, à étudier les fonctionnements des sols, à comprendre les terroirs et leurs réseaux souterrains, comprendre comment l’eau s’infiltre, se stock et se restitue…


Entre temps, la question de reprendre l’affaire familiale, se posera à lui. À l’époque, mis à part quelques crus, les vins des Côtes-du-Rhône n’ont pas une belle réputation. Peu convaincu qu’il y ait grand avenir dans cette profession, son père le persuade de tracer sa route. Et puis l’instituteur et le curé sont formels : « Ce petit doit faire des études. » Alors le petit ira à Lyon.

Lyon, justement

« Lyon est une ville formidable ! Le Lyonnais est travailleur. On a coutume de dire qu’il s’amuse peu. Certes il ne possède pas la frivolité marseillaise, la faconde Montpelliéraine ,(…), mais il aime la bonne chère et les bons vins. »


Intérieur de Canuts - XIXe siècle

Lyon, ce n’est pas seulement le cinéma et les bouchons, c’est aussi une histoire de cinq siècles avec la soie. Les "soyeux" étaient encore nombreux à cette époque. Georges était un bon client, « toujours fourré chez eux ! ». Une passion et une expérience qui s’avèrent précieuses lorsqu'il s’agira d’associer le touché de bouche, la texture du vin, avec le touché tactile des roches qui constituent les sols.

Car il ne se contentait pas d’examiner les tissus, il les touchait. Velours de soie, velours frappés, velours au sabre, tout y passait. Il touchait et en mémorisait toutes les textures et les aspérités, les émotions, les sensations…

Tout est affaire de sens avec Georges Truc, de sensibilité extrême. Il a cette capacité à la traduire et à la regarder.

La sensibilité, le ressentit et la mémoire. Un triptyque, une clef de lecture indispensable pour comprendre le rôle auquel il sera destiné, quarante ans plus tard…

Le jour d’après

Il l’avait préparé et bien imaginé sa vie d’après. Ce moment où il redescendrait à Visan, pour « projeter » ses connaissances et sa vision. Dans la maison familiale, tout était là. Les pressoirs, les cuves et au milieu, les souvenirs, les odeurs, les bruits et évidemment l’émotion… Tout était intact, comme il l’avait vécu… Avec peut-être une nouveauté, un sentiment absolu de privilège, celui d’avoir pu vivre cela.


À partir de ce jour, le programme se résumera en quelques mots : « Terroirs, vigne et vin… 100 % ». Il se met en route et s’affuble du néologisme d’ « Oenogéologue », « Celui qui parle de la terre ».

Pour faire simple, sa nouvelle vie sera consacré à continuer de creuser des trous, et à lire le sous-sol afin d’aider les vignerons et les appellations à comprendre leur terroir, à les décrire.

Pour faire juste, cela va au-delà d’une simple lecture, il s’agit d’en comprendre les messages. Son rôle est de les « anthropiser », d’en donner la lecture précise, afin que le vigneron remplisse le seul rôle pour lequel il est fait…


Le messager

La notion de terroir doit être comprise avec les éléments extérieurs au sol. Le climat, les expositions de la vigne, le vent « qui ne connaît aucun obstacle », et aussi le vigneron, qui aura la lourde tâche de capter et de restituer ces messages « Comme chaque être, les terroirs ont des talents... Cachés, mis en valeur, parfois ignoré ». Ils ne sont pas muets, ils ne sont pas, uniquement, pour que le marcheur du dimanche puisse s’émouvoir… ils ont des choses à nous dire, des messages à délivrer…


Le sacré

"Le Pressoir Mystique" - Les 7 sacrements

S’il a fallu des millions d’années à la terre pour forger ses terroirs, les vignerons n’ont, devant eux, que quelques dizaines d’années pour faire de leur savoir, un accomplissement, celui d’un destin… Il a le devoir de faire en sorte que la vie, «... cette vie tellurique, soit la plus active possible » afin quelle puisse transmettre des messages à travers la vigne. Car, oui, les terroirs nous parlent :

« Le grand vin est, quand le vigneron s’applique à faire en sorte que sa vigne soit messagère… C’est un effort considérable ».

Il prend la vigne, la surveille, la cajole. Pour Georges, il est le berger d’un troupeau immense dont sa bienveillance mènera à « cet acte prodigieux, qui relève du divin. » Nous y voilà… car pour lui, la vinification va au-delà de l’acte charnel. À mesure que le sang de la terre se transforme en vin, il délivre avec lui « les messages cosmiques ». Il n’est pas un simple produit, mais tout un symbole.

C’est un destin entier que le vigneron a entre ses mains.

Instant solennel - Georges Truc et Antonin Coulon - Domaine de Beaurenard

Charnel, spirituel, sensoriel, émotionnel, le vin est un paradis dans lequel Georges semble parfaitement à sa place. Chaque dégustation, chaque verre porté à ses lèvres requiert son attention.

C’est, évidemment, le grand vin qui le touchera, celui qui portera le message divin, celui qui est toute vie, et où l’homme aura su n’être qu’un simple messager.

Histoire de rappeler à tous, qu'il y a quelque chose de plus grand que nous...


Cet entretien se terminera sur une conclusion parfaite. Celle de son ressenti, à la dégustation d’un grand vin.

Je la reprends à mon compte pour remercier Georges Truc, de ce moment : « Mon Dieu que c’est bon, mon Dieu que le message a bien été transmis, mon Dieu que j’ai la chance de vivre… et de le vivre ! »


Nicolas Bria


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